Saint-Valentin 1992. À seulement quelques mois de son divorce avec le prince Charles, la princesse Diana posait seule devant le Taj Mahal, Temple sacré de l’amour. Quelles ont pu être ses pensées ?

Illustration réalisée à l’encre de Chine.

La princesse transpire. Le banc en marbre lui fait mal aux fesses, son gilet rouge criard la démange, et puis merde à la fin, quelle heure est-il pour faire aussi chaud ? Nous sommes devant le Taj Mahal, l’année 92, précisément en février. Ci-gît Diana. Dans son dos, le monument. Il n’intéresse pas la farandole de photographes : ils n’ont d’yeux que pour elle, et ils ont bien raison. Ses cheveux d’or défient la gravité. Éblouie, elle plisse ses yeux secs : ses lunettes de soleil, couvées entre ses paumes, ne semblent pas avoir atteint le bout de son nez à temps pour les caméras. Elle a choisi ses chaussures méthodiquement, dans le but d’aller avec sa jupe mauve. Pourquoi ? Elle se rappelle d’un commentaire de Charles, à leur deuxième rencontre : “Le violet est ma couleur préférée : il me rappelle les lilas qui poussaient au fond du jardin de Highgrove. Petits, ma soeur et moi allions les sentir en cachette.”

Ce que Charles veut, Diana fait : ainsi, mauve soit-il. Mais Charles n’est pas là. Il le devait, pourtant. Une tournée royale du couple héritier, ça se fait idéalement en couple. “J’ai des réunions”, lui a-t-il dit. “Ailleurs. Tu peux le faire seule, ce voyage en Inde. Tu n’as plus besoin de moi.” Ce gros con semble avoir oublié que c’est la Saint-Valentin. Cela n’est pas bien grave. La posture timide de la jeune femme se dévisse pour observer ce qui lui fait dos. Après tout, il ne s’agit que du Temple de l’Amour. Tant pis. Les flashs l’aveuglent, les appels l’assourdissent. “Par ici, souriez ! Plus à droite ! Non, à gauche !” Elle a honte car ils savent, ou du moins, ils le devinent. Un prince responsable peut citer son calendrier par cœur : Charles n’a pas oublié la Saint-Valentin. Elle sait qu’il sait qu’elle sait, et que nous savons. Il l’a fait exprès. Il l’a laissée là délibérément. Un prince amoureux peut se rendre disponible. “Souriez, Diana !” 

Elle s’exécute. 

L’Amour n’est plus : la plus belle femme au monde aimerait qu’on l’enterre. Il lui revient une rude journée, elle avait 12 ans, un moineau s’était blessé devant sa fenêtre. Des heures durant, elle attendit que la famille de l’oiseau vienne le chercher. On a appelé Diana pour le thé : à son retour, l’oiseau était mort. Seul. C’est ça : aujourd'hui, Diana se sent d’humeur moineau. Elle se remémore les beaux jours, un temps lointain, encore plus loin que l’Inde, où l’Amour était toujours parmi nous. Elle mène l’enquête : a-t-il disparu, s’est-il caché ? Fait-il une farce ? Compte-il revenir ? L’Amour est un repère, se dit la princesse. Et la relation, une courbe. Un début, une fin, des points au milieu. Diana déteste les mathématiques : la chaleur doit lui monter à la tête. En revanche, elle aime le théâtre. Elle traduit sa réflexion. Aimer est une tragédie : un seul destin, pas de remède, juste des détours. Le Moineau aime la Mouette, qui pêche la Morue. Applaudissements. Jean de la Fontaine qui fait du Racine : de Là-haut, les deux artistes doivent s’en mordre les doigts. L’Amour est parti prendre l’air, sans intention de faire demi-tour. C’était perdu d’avance. Entre son homme et une femme, une courbe a repris son cours. L’intruse pense à ses fils, encore jeunes. Ils n’ont pas les yeux de leur père. Tant mieux.

Bientôt, elle lui dira. Pas aujourd’hui, pas demain, mais ça ne saurait tarder. Il s’y attend, il le veut aussi. Il faudra trouver les mots justes. Pourquoi ne pas faire simple ? “C’est fini.” Harry pleurera, William sera fort. Tout le monde compte sur elle, pas sur lui. Paradoxe mal placé. Son corps se relâche - a-t-il fondu ? Blanche-Neige était une éternelle optimiste : “Some day my prince will come”. Le prince est venu, sans charme compris. Quelle idiote d’y avoir cru. À des milliers de kilomètres d’ici, à des heures de décalage, derrière une porte entrebâillée, il doit Lui caresser tendrement l’épaule. Elle, glousse. Son rire est gras. Ses doigts à lui continuent leur chemin, descendent le long de Son bras. Ils atteignent bientôt Son bas-ventre. Diana est seule dans l’audience : ces visions, elle les a depuis des mois. La fin est toujours la même. La princesse est derrière la porte. Elle s’avance lentement. Merde ! Un craquement. Les deux coupables se tournent vers elle. Les yeux de Charles sont noirs. Son nez crochu a jauni : c’est un bec. Quant à Elle, ses yeux gluants sortent sitôt de ses orbites. “Va-t-en !”, beuglent la Mouette et la Morue.

La porte claque. Diana se retrouve dans le noir.

“Votre Altesse Royale, où est le prince de Galles ?”

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